Ce n'est pas la première fois qu'un grand débat national (sic) est organisé pour sortir notre système éducatif de l'inefficacité dans laquelle il s'enfonce depuis quelques décennies. Vu de ma campagne, il n'en est jamais rien sorti de bien applicable et surtout de bien efficace. Soit.

Faisons fi du passé (en même temps que table rase) et repartons sur des bases saines.

On remarquera tout d'abors la composition de la dite commission : quatorze membres[1] dont sept représentants de l'Université, quatre représentants des entreprises, un inclassable, une journaliste (?)[2] et un président, ancien universitaire et actuellement recteur d'académie[3].

Intéressons-nous rapidement aux universitaires : ils sont ou ont été impliqués dans le monde de l'entreprise. Une seule sort du lot, ayant commencé sa carrière comme conseillière d'orientation. Ensuite, les représentants du monde de l'entreprise : DRH, administrateur, DG, DA d'un centre de formation d'entreprise. Enfin, l'inclassable, à cheval entre l'enseignement supèrieur et l'entreprise puisqu'il a en charge un centre privé de post-formation des ingénieurs. Quatorze membre qui de part leurs activités présentes ou leurs expériences de travailleurs peuvent effectivement arriver à sortir quelques idées de ce débat.

Bien.

Et les premiers à qui ça s'adresse, les étudiants futurs membres actifs des entreprises et administrations, ils sont où ? Et les deuxièmes, les travailleurs actifs de base, ils n'existent pas ? Et les représentants d'ordres professionnels ? Sans vouloir faire ma Cassandre, ce qui en sortira risque encore d'être pris comme des trucs venus d'en haut[4].

Voyons ensuite le calendrier des opérations[5] :

  • installation et début des travaux de la Commission : 25 avril 2006
  • rapport d'étape : mi-juin 2006
  • rapport définitif : octobre 2006

Dans mon académie, les débats commencent le 15 mai et se finissent le 1er juin et se déroulent sur six rencontres (oui, six, pas une de plus) organisées dans toute l'académie, soit dans des locaux universitaires, soit dans des locaux du monde de l'entreprise.

Quinze jours, pas pleins vu la porosité du mois de mai, pour consulter la population. C'est pas un peu court, ça ? Ah oui, c'est pour préparer le rapport d'étape de la mi-juin... Je serai très attentive au calendrier réservé à l'audition de l'ensemble des acteurs impliqués sur le sujet du lien Université-Emploi[6].

Pour finir, ce dont nous avons à débattre :

  • l'orientation, l'information et l'insertion professionnelle ;
  • la professionnalisation des études dans le cadre du cursus « Licence Master Doctorat » ;
  • l'apprentissage et le développement de l'alternance.

Le premier item est mal ordonné : c'est d'abord information et ensuite orientation. De plus, il y a un intrus dans la liste : si on doit débattre de l'insertion professionnelle, ce n'est certainement pas à dans ce thème-là. Le troisième item est le fer de lance d'une partie des plans gouvernementaux dont on attend, avec avidité, les premiers résultats.

Reste le second. Ouille. En premier lieu, il met de facto de côté les formations qui ne sont pas dans le cadre LMD c'est à dire toutes les formations médicales et paramédicales[7], les formations d'ingénieurs[8] et de commerciaux de haut niveau, toutes les formation post-bac non académiques[9] et surtout privées... Nous nous contenterons donc des formations délivrées par l'Université et permettant d'obtenir une Licence (en 3 ans) ou un Master (en 5 ans) ou un Doctorat (en 8 ans). Et là, je repose la question que j'avais déjà posée ici : est-ce la vocation de l'Université de former uniquement des travailleurs, prêts à l'emploi ?

L’École publique et son prolongement, l'Université, ont, de part leur tutelle républicaine, à former des Hommes, des citoyens et des travailleurs[10]. Je redoute comme la peste que la professionnalisation[11] ne finisse par ne former que des travailleurs. Si c'est le cas, autant supprimer l'Université et créer des Écoles, tant qu'à faire sous double tutelle, état et entreprise, on n'est jamais si bien servi que par soi-même. Si ce n'est pas le cas, ça va être un exercice de haute-voltige que de faire comprendre, aussi bien au diplômé qu'à l'employeur potentiel, que ce n'est pas parce qu'on a une licence dite généraliste (donc, par définition non professionnalisante) qu'on n'est pas capable de travailler dans le vrai monde du travail[12] Une piste semble se dessiner : faire mieux connaître aux étudiants le monde de l'entreprise (par des stages ? des cours ? des conférences ? des jeux de rôles ?). On pourrait aussi faire mieux connaître le monde de l'Université aux acteurs du monde économiques, non ?

Pour finir, et de façon à ce que ce débat national ne se réduise pas à une discussion entre membres du sérail, allez aux réunions organisées dans chaque académie[13]. Faites-vous y entendre, donnez vos idées, exercez les droits et devoirs que vous donne votre appartenance à une démocratie républicaine.

Notes

[1] On peut espérer que la voix du président compte double, des fois qu'il y aurait deux propositions antinomiques et également soutenues à départager

[2] Si vous avez lu mon Cri du jour, vous comprendrez aisément mon étonnement

[3] Et bien aimé de la première dame de France comme l'a si bien noté le Canard Enchaîné

[4] Malgré de qu'on peut lire en page 2 de la lettre de mission adressée au président de la commission

[5] Sans oublier que fin avril, ce n'est pas très loin de juillet...

[6] On remarquera la tournure de la phrase, issue du communiqué de presse du ministère...

[7] Logique, on manquerait plutôt de travailleurs dans ces domaines que de places pour les diplômés

[8] Bin oui, la Conférence des grandes écoles a refusé d'adapter les études d'ingénieurs au schéma LMD ; et pourtant, dans la commission, il y a un éminent membre du Collège des Ingénieurs. Bizarre ? vous avez dit, bizarre ?

[9] Écoles qui forment aux métiers d'art, dans tous les domaines artistiques

[10] Truisme, mais ça va mieux en le disant

[11] Terme maison pour dire que le diplôme obtenu donne droit à l’accès immédiat à un métier

[12] Bah oui, être étudiant, ce n'est pas travailler, puisqu'on n'est pas payé pour ça...

[13] Pour connaître les lieux et dates des débats académiques, consultez le site internet de votre académie (si tant est que les informations y soient diffusées) ou la presse locale ou tout autre moyen à votre convenance